Combien d'Edgar Morin faudra-t-il ?

Edgar Morin est mort hier, à 104 ans. Et la première question qui m'est venue, après l'émotion, n'est pas très élégante : qu'est-ce qu'on a fait de lui, au juste ?

Parce qu'on l'a beaucoup cité, Morin. On l'a mis en exergue de slides, en épigraphe de rapports RSE, en ouvrages à étudier. « Pensée complexe », « reliance », « écologie de l'action » : tout un vocabulaire qu'on a recyclé en éléments de langage pendant qu'on continuait, tranquillement, à faire exactement l'inverse de ce qu'il disait.

Petit retour en arrière. En avril 2020, en plein confinement, il accorde un entretien au CNRS. Le monde est à l'arrêt, on applaudit les soignantes à 20h, on jure qu'on a compris. Il y dit une chose simple : « Notre système fondé sur la compétitivité et la rentabilité a souvent de graves conséquences sur les conditions de travail. » Il parle d'entreprises « encore trop hiérarchiques ou autoritaires ». Il espère qu'on va « rafraîchir notre humanisme ».

On était nombreuses et nombreux à rêver au « Monde d’après ». On a tous et toutes hoché la tête.

C'était il y a six ans. WOW…

Alors, honnêtement : qu'est-ce qu'on en a fait ? Il est où ce Monde d’après ?

Loupe sur le monde du travail :

Certaines entreprises ont vraiment bougé. Elles ont desserré le contrôle, fait confiance, remis de l'humain, de la responsabilité, de la mixité au centre, et elles s'en portent très bien, merci. Et puis il y a les autres. Celles qui ont passé 2020 à promettre « le monde d'après », et depuis deux ans à réinstaller le pointeur, le retour au bureau cinq jours sur cinq « pour la culture d'entreprise », et le tableau de bord qui mesure tout sauf l'essentiel. Le monde d'après ressemblait furieusement au monde d'avant, mais avec un séminaire sur la résilience en plus pour faire bien.

Le plus drôle, c'est que Morin nous avait fourni l'antidote bien avant qu'on tombe malades et en confinement. Sa grande idée, c'est que nos certitudes sont des doudous. Que « vivre, c'est naviguer dans une mer d'incertitudes, à travers des îlots et des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille ». Nos organisations, elles, ont choisi de s'enfermer souvent sur un seul îlot et d'appeler ça une stratégie. On a confondu le plan à trois ans avec une boussole, le reporting avec de la lucidité, le KPI avec du réel, qui est incertain.

Il avait une formule magnifique pour la science : les théories, disait-il, « ne sont pas absolues, comme les dogmes des religions, mais biodégradables ».

J'adore cette idée appliquée au management. Combien de nos certitudes managériales mériteraient le compost ? La réunion qui aurait pu être un mail. Le process qui protège surtout la personne qui l'a inventé. La couche de validation qui ne valide rien. L’ego qui crée tellement d’angles morts. Les peurs qui freinent l’audace. Morin nous invitait à nous demander ce qui, dans nos vies, « relève du frivole ou de l'inutile ». Posons la question au boulot, pour voir. On risque d'avoir besoin de beaucoup de bacs à compost. Ce qui est durable, comme la joie, les liens, le respect du vivant, assumer ses actes, ses émotions et sa posture, accepter de se remettre en question, identifier la finalité et nos véritables intentions, serait à cultiver, sans modération.

Et la vraie question peut-être : combien d'Edgar Morin faudra-t-il ? Combien de penseurs et penseuses lumineuses, combien de crises, combien de processus de paix ratés, combien de catastrophes, combien d’inégalités, au travail combien de burn-out et de désengagement, avant qu'on arrête de citer les gens brillants pour enfin faire ce qu'ils et elles nous disent ?

Parce qu'au fond, il finissait sur quelque chose qu'on connaît tous et toutes et qu'on refoule soigneusement entre deux objectifs trimestriels. Que « l'amour, l'amitié, la communion, la solidarité sont ce qui fait la qualité de la vie ». Au-delà d’un slogan, c’est une évidence qu'on a rangée dans un tiroir parce qu'elle ne rentre pas dans une case Excel. Dommage.

Alors voilà ce que je crois. Le plus bel hommage qu'on puisse rendre à Edgar Morin, ce serait, une bonne fois, de faire vivre ce qu'il a passé un siècle à nous enseigner.

Oui, je sais. Je suis en train de citer Edgar Morin le lendemain de sa mort, dans un article, sur internet. L'ironie ne m'échappe pas.

Alors disons-le autrement, sans grandiloquence. Lui rendre hommage, ce sera demain, lundi, dans la vraie vie, dans une réunion de trop qu'on annule, dans un peu de contrôle qu'on lâche, dans une décision où on choisit l'humain plutôt que la case. Avec, au cœur de la complexité, l'attention portée à nos vulnérabilités et à la seule certitude sur laquelle nous pouvons compter : que nous sommes, les uns, les unes avec les autres, avec le Vivant, tout ce que nous avons…

C'est tout ce que je nous souhaite. Et je m'y essaierai, avec mes propres contradictions.

Merci, Edgar Morin.

Edgar Morin : « Nous devons vivre avec l’incertitude » | CNRS Le journal

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Le handicap : angle mort de l’inclusion au travail ?