Sortie de route : Mettre le travail entre parenthèses quand la vie nous impose un petit bout de trajectoire différente
Ces dernières semaines, j’ai dû mettre ma vie professionnelle un peu entre parenthèses. Comme des points de suspension ou un silence dans une très longue gamme musicale.
Une situation de crise perso, ma mère en situation d’urgence à plus de 1’200 km de mon lieu de vie. D’ailleurs, on en parle du « parcoursup » gériatrique pour trouver un lieu de vie pour une personne âgée dépendante, qui est éthique, respectueux et avec lequel on peut partager un minimum de valeurs ? Ce n’était pas le sujet de base de cet article. Mais quand même, ça me démange.
Bref, quand la vie te met sur ton chemin un gros gros caillou, ton agenda devient un château de cartes. Tu sais choisir où est ta place là tout de suite, et ce qui fait sens. Et là, bingo, ce pour quoi tu te croyais indispensable passe en arrière-plan.
Je pensais que ce serait un contretemps.
Mouais.
Ce fut un petit sprint à la marge.
En vrai, c’était une sortie de route : tu quittes la route principale, tu vis en marge de tes défis professionnels, tu rentres dans un tunnel, et tu reviens… quand et comme tu peux. Parfois, tu reviens vite. Parfois, tu reviens autrement. Et surtout : tu reviens avec une question qui te colle à la peau.
Quand il y a urgence, tu sais dire stop. Alors pourquoi tu ne peux pas ralentir tout court en « temps normal » ?
Indispensable à qui ?
On se raconte beaucoup d’histoires dans le monde du travail. Certaines sont élégantes, valorisantes, presque héroïques. Parmi elles, il y a celle-ci :
« Je suis indispensable. ».
Quand on est entrepreneure, dirigeante, manager… l’histoire s’épaissit :
« Si je ne suis pas là, tout s’écroule ».
Indispensable à qui au final ? À l’équipe ? Indispensable au projet ? Indispensable à la clientèle ? Aux actionnaires ? Aux délais ?
Indispensable à l’ego, ça oui !
Dispensable de tout aussi !
Quand la vie te pose une main sur l’épaule et te murmure à l’oreille « là, tout de suite, ta place est ailleurs ». Même pour un temps court. Même si c’est le chaos. Même si tu détestes l’idée de « laisser », c’est vertigineux : tu réussis.
Tu réussis à mettre le travail dans la parenthèse. Dingue.
Tu réussis à lâcher des choses.
Tu réussis à faire un tri.
Comme un instinct de survie, le tri est brutal
Et ça interroge beaucoup : pourquoi faut-il un choc pour faire ce que, au fond, on sait déjà faire ?
En sortie de route, tu n’as plus l’énergie pour les faux choix, tu traces, une forme de pilotage automatique.
Tu distingues vite :
Ce qui est réellement critique,
Ce qui était « urgent parce que l’habitude le disait »,
Ce qui dépendait de toi,
Et ce qui dépendait surtout… de ton besoin de tenir une image (forte, fiable, constante).
Tu te fais un mini-contrat avec toi-même : « Je fais le minimum viable côté pro. Je fais le maximum possible côté urgence perso, là où ça touche mes tripes ».
Le « minimum viable », ça peut ressembler à :
Un seul canal de communication,
Une fenêtre courte de présence,
Des décisions reportées sauf celles qui engagent les autres,
Une délégation assumée, parfaitement imparfaite, donc saine.
Et tu réalises un truc : beaucoup d’obligations étaient des croyances.
Des obligations internes, de loyauté mal placée, de contrôle.
Tout ça nourrit l’ego et rassure le système.
Là où ça devient subtil (et franchement inconfortable je dois avouer), c’est que tu tiens à ton travail. Et c’est pire quand tu l’aimes. Tu tiens à ton équipe. Tu tiens à la qualité. Tu tiens aux liens. Tu ne veux pas « abandonner ». Tu te fais des nœuds au cerveau pour seulement une parenthèse. Peut-être que ça nous donne l’impression d’être des personnes importantes….
Et puis, tu te retrouves à naviguer entre deux risques :
Te croire centrale à tout prix (je dois être là, sinon…)
Rendre ta crise omniprésente pour tout le monde (sans le vouloir)
Pour passer la ligne de crête en haut de la vague dans la tempête, ça peut alors ressembler à :
Tu dis la vérité, sobrement.
Tu exprimes ce que tu peux garantir.
Tu clarifies ce que tu ne peux pas garantir.
Tu laisses l’équipe respirer autour, sans en faire un drame
Sur le papier ça le fait. En vrai aussi. Si, si.
Comment les entreprises acceptent les sorties de route ? Quelle culture de travail peut les thématiser ?
On ne va pas se mentir, des gros gros cailloux dans les chaussures, on en a toutes et tous eus. Une amie me disait que lors d’un trébuchage sur un énorme caillou, il y a quelques années, elle a joué la comédie pendant trois semaines au travail. Elle était coincée. Elle ne pouvait pas s’arrêter de travailler. Elle a donc fait semblant de bosser.
Classique somme toute. Un brin tristoune aussi non ?
C’est là que l’environnement professionnel devient déterminant : est-ce qu’il permet la vie réelle ? Ou est-ce qu’il la tolère uniquement quand elle reste invisible ?
Quand l’équipe soutient… sans te mettre au centre
Il y a un type de soutien que je trouve rare et précieux : celui qui aide sans te transformer en sujet permanent. Un soutien adulte. Sans curiosité intrusive. Sans dramatisation. Sans injonction à « rester forte ».
Juste : « On a compris. Voilà comment on s’organise. Voilà ce qu’on prend. Voilà ce dont on a besoin de ta part, et ce qu’on ne te demandera pas. »
Ça, c’est plus qu’un geste humain : c’est de la maturité organisationnelle et relationnelle.
Google l’a montré avec le Project Aristotle : le facteur n°1 des équipes efficaces, c’est la sécurité psychologique, autrement dit un environnement de travail dans lequel les personnes peuvent parler des réalités (y compris fragilités, erreurs, limites et gros gros cailloux) sans craindre de sanction sociale, ou de réaction passive-agressive à travers laquelle on te dit « bien sûr, c’est ok » mais tu ressens le contraire (Think with Google, juin 2023).
Je crois que lorsqu’une personne peut dire « je ne peux pas là tout de suite » sans que ça devienne un procès, l’équipe devient plus intelligente.
Le retour : revenir sans se punir et sans se justifier : un jeu d’équilibriste
La « sortie de route » a un retour quand elle ne devient pas définitive. Et le retour peut être un piège en soi.
Tu peux revenir en mode :
« Je rattrape tout. »
« Je compense. »
« Je dois prouver que je suis toujours fiable. »
« Je fais comme si rien ne s’était passé. »
« J’exagère la sortie de route pour me sentir légitime. »
Ou tu peux revenir avec autre chose : de la lucidité.
Revenir en te disant :
« Je ne redeviens pas indispensable. »
« Je redeviens contributrice. »
« Je réapprends à distribuer le poids. »
« Je protège la capacité collective à fonctionner. »
Et surtout, « j’ai de la reconnaissance pour l’équipe qui m’a permis une sortie de route sereine (enfin, sauf le parcoursup gériatrique !) ».
Et ça, c’est un choix de leadership, de culture de travail. Pas facile car on n’a pas vraiment appris tout ça 🙃
And so, what ?
En réfléchissant à cette période particulière, et sans en faire tout un plat parce qu‘il y a bien plus grave comme sortie de route, je dirais que cela démontre trois points :
On surestime ce qui dépend de nous. Quand tu n’as pas le choix, tu découvres que le monde continue, l’équipe s’adapte, les priorités se réorganisent. Magique !!!!
On confond engagement et disponibilité. Ton engagement peut rester intact. Ta disponibilité, non.
On construit des organisations qui adorent les personnes qui se sur-adaptent. Jusqu’au jour où la vie vient mettre une limite non négociable.
Et si on retournait la question ?
Plutôt que : « Comment faire tenir la vie dans le travail ? », on pourrait se demander : « Quel travail rend possible une vie ? »
Vous avez 3 heures !
:-)
Ce vécu a aussi un arrière-plan collectif : l’aide à un ou une proche est une situation fréquente, souvent invisible.
En Suisse, près d’un quart des 15 ans et plus apportent une aide informelle à un·e proche au moins une fois par semaine. Et cette réalité se vit souvent en parallèle d’un emploi : plusieurs synthèses suisses estiment qu’environ deux tiers des proches aidant·es ont une activité professionnelle (OFS, Enquête suisse de la santé 2022 ; EKFF/insieme, 2022).
Autrement dit : ce que j’ai vécu, beaucoup le vivent toute l’année. En bien plus fort. Et beaucoup le cachent.
Ce que j’aimerais voir devenir normal au travail
Qu’une « sortie de route » fasse partie des scénarios prévus (comme une réalité humaine).
Qu’on sache organiser un minimum viable sans glorifier l’hyper-disponibilité.
Qu’on sache soutenir une personne dans une période difficile avec pertinence.
Qu’on mesure la maturité d’une culture à sa capacité à absorber le réel.
Sinon, ma maman va mieux ! 84 ans, une guerrière au milieu des institutions gériatriques, j’en profite pour remercier toutes les personnes professionnelles et formidables qui ont rendu ce parcoursup un peu plus humain (au lieu de mécanique et mercantile). 😊
Pour aller plus loin
Tamiru, Natasha. « Team dynamics: Five keys to building effective teams ». Think with Google (Google), juin 2023 (article initialement publié en 2018, mis à jour) : https://business.google.com/us/think/future-of-marketing/five-dynamics-effective-team/
Office fédéral de la statistique (OFS). « Enquête suisse de la santé 2022 : aide informelle régulière (au moins une fois par semaine) ». OFS / Guidesocial.ch, 2022. https://www.guidesocial.ch/recherche/fiche/generatepdfAll/935
Commission fédérale pour les questions familiales (EKFF) ; insieme. « La reconnaissance officielle du proche aidant » (Policy brief n°5). Berne, décembre 2022. https://insieme.ch/wp-inside/uploads/2023/01/ekff_policy_brief_nr_5_fr.pdf